Elisabeth De Franceschi
Ce travail se tient à la frontière de a figuration. Le donné à voir rassasie l’appétit de l’œil au moment où le spectateur entre dans la matière picturale et joue à s’y perdre. Cependant l’architecture, qui reste vigoureuse et très présente, oriente le cheminement du regard à l’intérieur de la toile. Elle lui communique une dynamique — souvent celle de la verticalité ou de l’oblique ascensionnelles —, tandis que la fluidité, elle, offre une sensation de liberté, comme si ces toiles se tenaient au plus près de l’émergence.
Le contraste sombre-clair fonctionne ici comme autre organisateur de l’espace. L’unité de la pâte colorielle des fonds suggère des grottes moussues ou feuillues secrètes, d’où s’apprêteraient à surgir des épiphanies encore indistinctes : une vie humide, aqueuse, tantôt luminescente, tantôt ombreuse, sourd, se répand, se déploie, respire dans la touffeur ; la couleur afflue, coule ou s’écoule. De ces « flaques » se détache la structure, laquelle donne forme et impose une loi à ce qui sans cela resterait un milieu matriciel, originel, informe, hors-la-loi, hors-temps et hors-sens, hors-cadre : ainsi le spectateur ne saurait-il être englouti dans le monde sans repères de la matière liquide.
Néanmoins ce contraste ne se réduit pas à une opposition ou à une lutte entre un fonds informe et la structure. En effet, la structure peut être « contaminée », assouplie ou tordue par l’élément aqueux : soit qu’elle s’enveloppe de brouillard ou qu’elle tombe en pluie, faisant mine de se dissoudre, soit qu’elle accepte d’être atteinte et pour ainsi dire envahie, « mangée » ou « rongée » par les « flaques » à certains endroits — signe de sa fragilité, annonce de sa perte ? à moins que la structure ne soit elle-même issue de la fluidité et ne soit en train de s’en détacher et de prendre son essor, encore inachevé ? De fait, la « flaque » (d’eau, d’ombre ou de lumière) prend alors consistance, comme si la structure lui communiquait une force, un relief, une tenue nouvelle : elle tend à se coaguler.
En outre la structure paraît capable de se dilater en échappant aux limites. Ainsi, structure et « flaques » sont-elles en expansion même si la toile fait office de contenant. Leur élan envahit tout l’espace et semble vouloir sortir du cadre, le faire craquer en un mouvement irrépressible signant la pulsion de vie.
Dès lors les lignes de force deviennent linéaments, tandis que la couleur et les écoulements se font carnation. Vie organique d’une nature approchée ou appropriée, apport d’un registre à l’autre registre, métamorphose dissolvant les oppositions : « gestes d’eau », dirait l’artiste ; « coulures d’arbres », pourrait-on ajouter.
Jean-Luc
Chalumeau
Nouvelle
preuve de la persistance de la peinture, toujours en mars: l'exposition
de Raphaëlle Pia dans l'église Sainte-Anne d'Arles
qui a choisi le thème des roses par besoin de
fluidité lumineuse et de couleurs vives (un vrai
désir de peintre!).
Elle est partie du fait que « rose » est le nom
donné en architecture religieuse aux grandes baies arrondies
qui éclairent le bâtiment par
l'intermédiaire de vitraux. Par pliage et froissement,
Raphaëlle Pia a obtenu des lignes qui sont devenues des
structures à la façon des réseaux qui
arment le vitrail.
Il reste de la fleur sa trame géométrique et
l'incandescence de son éclat
éphémère.
« Quand je peins, dit-elle, il arrive un moment où
des éclaboussures, des taches purement
aléatoires, me provoquent; flaques semblables à
celles où l'on barbote en douce, coins de voile
soulevés, clés interdites.
Les froissements et les cassures de la toile se présentent
alors comme des prises où s'agripper, après
d'autres tentatives pour dompter et arpenter la toile. Les plis
créent un filet à papillons pour capturer cette
minuscule parcelle du monde qu’est la fleur».
Itzak
Goldberg.
Les historiens de
l'art le savent: En
dépit de leur
apparence innocente, les fleurs sont le sujet de tous les dangers. Aux
formes variées, aux couleurs chatoyantes, elles ont une
fâcheuse tendance à verser dans le kitsch.
Si Raphaëlle Pia déjoue ce piège, c'est
que les fleurs qu'elle peint depuis plusieurs années
semblent échapper à leur condition d'origine.
Traitées à l'acrylique dans une palette de rose
sur des fonds quasi monochromes, refusant les détails et les
effets de matière, ces plantes de taille monumentale qui
occupent l'essentiel de la surface de la toile, sont comme des cartes
géographiques aveugles, sans aucune Indication
précise, Des roses, mais qui ne s'adressent pas à
l'odorat, qui ne prétendent pas au statut du trompe-l'oeil
ou encore moins à celui du trompe main. Ces fleurs nous
rappellent que chaque transposition artistique est avant tout une
transplantation.
En réalité, le parc floral de l'artiste est avant
tout un jardin d'étranges configurations biomorphiques, des
suggestions des parties intimes du corps où les courbes, les
plis et les replis dégagent une sensualité
inquiétante. Avec ses fleurs, isolées et hors
contexte, Raphaëlle invente, en quelque sorte, une botanique
sexuelle.
Béatrice
Comte
Un
froissement mystique de Roses :
Sur ses monumentaux tableaux carrés, Raphaëlle Pia
ne peint pas seulement une rose: elle en piège l'essence, en
fait vibrer la symbolique multiple. Subtils, les froissements de mauve
et d'orangé translucides, de carmin ou de jaune lumineux
montrent la fleur et uniquement la fleur, la fleur sans tige ni
feuilles. A peine éclose ou en bouton gonflé
d'espoir, épanouie ou lasse déjà et
prête à se désassembler, celle-ci
occupe seule tout l'espace. C'est à l'évidence
une rose : cependant, les spectateurs y lisent qui une blessure, qui un
sexe féminin violemment offert, qui un labyrinthe, un
éclaboussement solaire ou un coeur explosé. Car
sa plénitude fragile renvoie à
l'éphémère ; sa beauté a
quelque chose de douloureux, de dangereux ; la virulence de ses
tonalités centrales se dilue, aux confins de la toile, dans
l'absence. Apparemment juste esquissées, ces roses - presque
des vitraux dans une église qui n'en comporte pas - sont au
vrai rigoureusement structurées.
L'artiste a dessiné crête à
crête chaque pétale en pliant et
pinçant, selon des lignes précises, la toile
posée libre au sol. Elle a ensuite versé, sur ces
surgissements de matière, la couleur qui s'est
étalée selon un hasard escompté, dont
les accidents sont devenus le lieu de nouvelles interventions.
Aboutissement de trente années de pratique picturale, un tel
procédé n'autorise ni reprise ni repentir. Cette
exigence, sans doute, induit la sensation étrange d'angoisse
et de complétude mêlées que l'on
éprouve à contempler ces simples roses.
Fabien
Pinaroli
La
peinture est morte, vive la peinture !
Démesurées,
les fleurs de Raphaëlle PIA marquent d’abord par
leurs dimensions.
À chaque fois, quatre mètres carrés de
peinture pure. L’eau s’est
évaporée, le pigment est resté en
couche fine. D’où la transparence et la
luminosité de ses peintures.
Toile au sol, Raphaëlle PIA utilise un
procédé de pliages pour dessiner les structures
de la fleur. Elle y pose ensuite la couleur liquide. Le temps fait le
reste. Parfois même, de l’union de la toile paysage
et du fleuve peinture naissent des fleurs…
Raphaëlle PIA est une chercheuse d’or.
Obstinément
Depuis
trente ans, Raphaëlle Pia continue de peindre,
obstinément. Elle aborde toujours de façon
surprenante et très personnelle les grands thèmes
de l’histoire de l’art : paysage, autoportrait,
nature morte…
Au
quotidien, l’artiste mène un combat
très particulier avec la peinture : il est vital mais non
mortel. À la différence de la mise à
mort qui se déroule dans l’arène, ici,
c’est le statut quo qui est recherché, une
suspension, un arrêt sur image, une « figure
» qui va révéler
l’extrême tension que noue le processus de peinture
de Raphaëlle PIA.
Premier
temps fort dans le combat (et c’est le début de
chaque nouvelle série), une découverte technique
– simple parfois, comme ici le pliage. À partir de
là s’élabore la série,
deuxième étape de la lutte, où
l’astuce technique doit faire ses preuves, ne pas
être du ressort du gadget et réserver encore des
surprises, des dérapages.
À
chaque fois le même enjeu : la flaque est
à la peinture ce que le pli est au peintre, un mode
d’expression. Pourtant, la flaque sans le pli et le pli sans
la flaque ne sont rien.
Au
milieu de cette intrication, de ce corps à corps
apparaît le véritable gagnant : comme
d’habitude, c’est le hasard.
Peu
importe en fin de compte, que les roses apparaissent ou non.